Deux peintres très prestigieux et très célèbres vivaient en Chine à l’époque de la dynastie Yuan (XIVe siècle) : Li Chih-sing et Jen Jen-fa. La qualité de leur peinture et leur grandeur
respective faisaient l’objet de disputes et de discussions passionnées, si bien que l’empereur lui-même décida de trancher le débat. Il proposa à chacun de peindre un paysage sur les parois
opposées d’un grand salon de son propre palais. Durant des mois, les deux peintres travaillèrent sans relâche, séparés par deux rangées de doubles rideaux noirs.
Vint le jour de l’inauguration. Suivi de toute sa cour de dignitaires, de poètes, de philosophes, l’empereur admira, pour commencer, le paysage de Li Chih-sing. Le spectacle qui s’offrait devant
lui le bouleversa à un tel point qu’il s’écria tout haut : « Il est impossible qu’un être humain puisse dépasser une telle perfection ! Si cela était, je lui ferais don de
toute une province ! »
On écarta alors le grand rideau noir. Mais ce ne fut qu’un cri de stupéfaction. Sur le mur d’en face, dans une transparence et une lumière admirable, se reflétait le tableau du premier peintre.
Durant des mois, Jen Jen-fa s’était en effet ingénié à polir son propre mur, de telle sorte qu’il devint aussi brillant et transparent qu’un miroir. Mais, en vérité, ce n’était plus un tableau.
Le salon n’existait plus. C’était la nature elle-même, mystérieuse et profonde, avec ses vallonnements, ses arbres, ses rochers et ses lumières infinies que l’empereur et sa suite avaient devant
les yeux. Quand il revint de sa stupéfaction, le souverain appela vers lui le maître : « Que ma parole soit tenue, je vous fais don à vie de ma plus belle
province ! » Jen Jen-fa s’inclina profondément devant l’empereur et le remercia vivement, mais il déclina l’offre. « Mon royaume est plus grand qu’une
province », dit-il. Alors, lentement, il se dirigea vers le mur où se reflétait le paysage. On le vit s’y avancer comme si ce paysage était parfaitement réel, y cheminer, puis
disparaître derrière un grand rocher. Aussitôt, la prodigieuse magie cessa. Abasourdis, l’empereur et sa suite ne virent plus devant eux qu’un mur de brique rouge parfaitement opaque, et jamais
on ne revit le maître Jen Jen-fa.
Extrait de : L’art visionnaire, Michel Random, 1991, Philippe Lebaud.
par Anma K.
publié dans :
Curiosités
Les gens qui parlent par ouï-dire se trompent presque toujours, parce qu’ils voient du dehors et
qu’ils voient grossièrement. Ils ne se figurent pas que des actes qu’ils jugent répréhensibles puissent être à la fois faciles et spontanés, comme le sont pourtant la plupart des actes humains.
Ils accusent l’exemple, la contagion morale et reculent seulement le moment d’expliquer. Ils ne savent pas que la nature est plus diverse qu’on ne suppose ; ils ne veulent pas le savoir, car
il leur est plus facile de s’indigner que de penser. Ils font l’éloge de la pureté ; ils ne savent pas combien la pureté peut contenir de trouble. Ils ignorent surtout la candeur de la
faute.
Marguerite Yourcenar, 1990, Alexis ou le traité du vain combat, Folio.
par Anma K.
publié dans :
Paroles d'auteurs
Montserrat Caballé, née en 1933, est l’une des sopranos les plus célèbres au monde. Cette diva espagnole cache le trésor de sa
voix au sein du coffre… fort d’une généreuse poitrine. Elle est une véritable tour… de chant et, dans le microcosme impitoyable de l’art lyrique, on lui applique cette métaphore qui a déjà servi
pour d’autres : « un éléphant qui aurait avalé un rossignol ».
Lorsqu’on demandait à Maria
Callas, sa grande rivale, comment, d’obèse qu’elle était, elle avait pu devenir cette sylphide, elle répondait : « Mon
médecin m’a rrrecommandé de fairrre beaucoup de sporrrt. Alorrrs, chaque matin, je fais trrrois fois le tourrr de Montserrrat Caballé ! »
Extrait : Pour tout l’or des mots, Claude Gagnière, 1996, Robert Laffont.
par Anma K.
publié dans :
Curiosités

Le Cadavre exquis, le jeu le plus connu des surréalistes, [fut] inventé en 1925 par Jacques Prévert dans un cercle d’artistes concurrent du groupe de Breton et se
réunissant rue du Château. Chaque participant écrivait un mot, puis le cachait en pliant la feuille de papier qu’il transmettait à son voisin. Celui-ci faisait la même chose jusqu’au dernier
joueur. Le nom provient de la première phrase obtenue ainsi : « Le cadavre-exquis-boira-le vin-nouveau ». Le jeu se joue aussi avec des dessins et des
collages.
Extrait : La vie songeuse de Léonora de La Cruz, Agnieszka
Taborska et Selena Kimball, 2007, Editions Interférences.
par Anma K.
publié dans :
Curiosités
Une image symbolique de Bombay : par un
après-midi nuageux et chaud, sur un trottoir dur, un trottoir en pierre, à un croisement, une jeune fille extraordinairement belle dort, abandonnée, protégée par sa propre douceur intérieure.
Rien n’est aussi séduisant et insultant que le calme, la douceur corporelle avec lesquels cette jeune fille vêtue de guenilles sales s’abandonne à la bienveillance du trottoir. A la différence de
la Gorgone tourmentée et endormie qu’un sculpteur grec para de la transpiration du désespoir, la plongeant en elle-même comme en un cauchemar, cette jeune fille habite une mythologie lointaine et
anonyme ; elle oscille entre vie et mort, transporte constamment avec elle un sommeil nomade, se blottit en son sein, grignote sans doute un rêve rapide, et tout ce temps elle reste
immobile, sans tenter d’atténuer la dureté de la rue sous son corps. Quelle relation y a-t-il entre ce corps et ce trottoir ? Je me demande ce que signifie le mot « douleur » dans
ce lexique occulte et sans défense, et aussi « justice », et quelle place est faite aux larmes dans cet univers charnel.
Giorgio Manganelli, 1994, Itinéraire indien, Le
Promeneur.
par Anma K.
publié dans :
Paroles d'auteurs