En cette période de rentrée littéraire où la polémique fait rage autour du prix Goncourt Les Bienveillantes de Jonathan Littell, les critiques alimentent un débat stérile sur le thème : a-t-on le droit d'écrire sur la Shoah. Ils semblent avoir oublié, ou pire : ignorer, ce que déclarait Paul Celan : « A l'effrayante question : comment écrire après Auschwitz ? Celan répond : en usant du langage de la mort ». Et si Oscar Wilde avait pu prendre part au débat, il aurait sans doute lancé à la face de ces gardiens de la culture officielle : « Dire d'un livre qu'il est moral ou immoral n'a pas de sens. Un livre est bien ou mal écrit - c'est tout ».
Paul Celan écrivit ce poème en 1945. Ses parents furent assassinés dans un camp de concentration en Ukraine, et le poète roumain de langue allemande fut déporté comme Juif dans un camp de travail forcé. Dans
Todesfuge, toutes les horreurs du génocide sont évoquées : la destruction, la famine, les cheminées exhalant les odeurs de chairs calcinées vers le ciel, les exécutions massives des
Einsatzgruppen, les orchestres juifs obligés de jouer pendant les massacres. Mais l’horreur côtoie aussi les «
cheveux d’or » de
Margareth, et l’écriture poétique de
Celan est empreinte d’une terrible beauté. Pour mieux comprendre toute la richesse de ce poème et le talent de son auteur, on peut lire l’intéressante analyse de
Enzo Traverso : Paul Celan et la poésie de la destruction. Comme pour le poème de Baudelaire
Recueillement , Philippe Pascal a magnifiquement mis en musique ces vers bouleversants.
Fugue de la Mort
Lait noir de l'aube nous le buvons le soir
Le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe on n'y est pas serré
Un homme habite dans la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
écrit ces mots s'avance sur le seuil et les étoiles tressaillent
il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
il nous commande allons jouez pour qu'on danse
Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d'or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe
on n'y est pas serré
Il crie enfoncez plus vos bêches dans l'humus vous autres et vous
chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
enfoncez plus vos bêches vous autres et vous jouez encore pour qu'on
danse
Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents
Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d'Allemagne
il crie plus sombres les archets et votre fumée montera vers le ciel
vous aurez votre tombe alors dans les nuages on n'y est pas serré
Lait noir de l'aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d'Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d'Allemagne son oeil est bleu
il te tire une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d'or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve
la mort est un maître d'Allemagne
Margarete tes cheveux d'or
tes cheveux cendre Sulamith
Extrait de : Choix de Poèmes, Paul Celan (Poésie/Gallimard, 1998)
Todesfuge
Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends
wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
wir trinken und trinken
wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei
er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde
er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz
Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich morgens und mittags wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt
der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete
Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng
Er ruft stecht tiefer ins Erdreich ihr einen ihr andern singet und spielt
er greift nach dem Eisen im Gurt er schwingts seine Augen sind blau
stecht tiefer die Spaten ihr einen ihr andern spielt weiter zum Tanz auf
Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags und morgens wir trinken dich abends
wir trinken und trinken
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith er spielt mit den Schlangen
Er ruft spielt süßer den Tod der Tod ist ein Meister aus Deutschland
er ruft streicht dunkler die Geigen dann steigt ihr als Rauch in die Luft
dann habt ihr ein Grab in den Wolken da liegt man nicht eng
Schwarze Milch der Frühe wir trinken dich nachts
wir trinken dich mittags der Tod ist ein Meister aus Deutschland
wir trinken dich abends und morgens wir trinken und trinken
der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland
dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith